Faut-il brûler Wikipedia ?
Par Y le lundi 2 avril 2007, 10:32 - Lien permanent
Aujourd'hui Wikipedia est de plus en plus décrié pour son manque de fiabilité, mais n'est-ce pas que nous attendons de cet outil ce qu'il ne peut fournir? La question est souvent vu sous l'angle de la cathédrale et le bazar. Je souhaite ici revoir cette approche en termes d'organisation politique du savoir. J'expliquerai enfin pourquoi je suis un des membres fondateur du projet Edupedia.
Contexte
Le web, inventé en 1989, commence à se répandre dans la communauté scientifique en 1991. Il se développe considérablement dans la communauté scientifique et, en 1995, émerge dans le grand public[1]. En 2000 est lancé le projet Nupedia d'encyclopédie en ligne. Il suit le modèle éditorial papier classique et a à sa tête un rédacteur en chef. Ce modèle, faisant intervenir relectures et corrections, privées puis publiques s'avère très lourd et l'année suivante Wikipedia est lancée comme projet complémentaire [2]. Celui-ci s'est immédiatement développé à une allure soutenue, qui apparait maintenant exponentielle : il couvre plus de 1,7 millions d'entrées en anglais et plus de 450 milles en français [3]. Le principe de Wikipedia est la liberté de ses contributeurs. Ne sont censurés que les actes de vandalisme et de SPAM. Certains articles, très polémiques font l'objet d'un suivi plus attentif.
Quelles sont les critiques auxquelles fait face Wikipedia?
La première, historiquement, est celle de manipulation: chacun pouvant y écrire, avec une très large audience, la tentation est grande de présenter des contenus orientés, voire délibérément falsifiés. Ainsi, en 2005, l'article «Pétain» omettait-il la participation de Vichy à la déportation et insinuait qu'il avait défendu les juifs. À cette époque, seul le site d'une association pétainiste était cité[4]. Plusieurs autres cas ont défrayé la chronique et la réponse a souvent été la même: la correction ou la complétion de l'article incriminé. Malheureusement, cette procédure prend du temps et elle n'est pas exempte de résurgences des insertions “fautives”[5].
La seconde accusation, plus générale, est celle d'un manque de fiabilité. On s'en doute, ce qui suscite l'émoi dans les domaines historiques ou religieux, soulève probablement moins de remous pour les erreurs dans... des définitions mathématiques. Ces erreurs peuvent donc rester longtemps en place: les non-experts ne les décèlent pas toujours et les experts n'ont que peu besoin de consulter ces définitions. [6]
La troisième critique est que la modification permanente de la ressource la rend difficile à utiliser pour l'enseignant. Ce qui un jour était adapté à un enseignement ne l'est plus le lendemain (ou l'année suivante)... Pour nous il ne s'agit pas de confort mais d'une autre façon de poser la question de la fiabilité: si les pages citées par les enseignants étaient toujours d'une égale (et bonne) fiabilité, le changement importerait peu.
Analyse
L'analyse traditionnelle de Wikipedia est de le voir comme une extension de pratiques, plus anciennes, de production des logiciels «libres». Le versant éthique de cette production a été principalement théorisé par R. Stallman [7]. Le modèle économique et organisationnel a, lui, été formalisé par E. Raymond. Dans «la cathédrale et le bazar», celui-ci montre que l'organisation «en cathédrale», hiérarchique, traditionnelle pour produire des logiciels propriétaires, est très peu adaptable, tandis que le mode de développement open-source, comparé à un «bazar» peut-être, lui, extrêmement flexible.
À mon sens, cette analyse est relativement juste, dans la mesure où le discours moral, de liberté, de générosité et de responsabilité collective, est effectivement similaire à celui du «libre» et dans la mesure ou le modèle économique et organisationnel rencontre une forme assez comparable à ce qui est usité dans le domaine du logiciel libre; pour autant, je voudrais montrer qu'elle n'est pas pertinente pour la question de la fiabilité. Dans le cas de la production du code des logiciels libres, les programmeurs disposent d'une compétence en programmation. Pour les projets de plus grande ampleur, ils doivent même disposer d'un bon niveau pour répondre aux prérequis posés aux contributeurs. Or, dans le cas de Wikipedia, aucun tel prérequis méthodologique ne s'impose. La question de la fiabilité se pose donc en des termes tout-à-fait différents que pour les logiciels libres.
Selon moi, la question est d'abord celle du modèle politique de Wikipedia, c'est à dire de la prise de décision au sein de la communauté des auteurs. Prenons un exemple: pour désigner les habitants des États-unis d'Amérique, faut-il parler d'«américains» ou d'«états-uniens»? Wikipedia ne dispose pas de méthodologie pour trancher: la
discussion à ce sujet entre les auteurs tourne donc à la discussion de Café du commerce. Les auteurs se soumettent même à un vote informel et à un comptage Google.
On le voit, la règle wikipedienne qui veut que tout article doit avoir un point de vue neutre
[8] ne peut tout trancher.
Quel pourrait être le fondement politique d'une telle oeuvre? Nombre de promoteurs des logiciels libres se réfèrent explicitement à l'éthique de la science moderne, dont sont issus tant Internet que les logiciels libres et le web. Pour faire court, celle-ci peut être décrite à l'aide de quatre grands principes formalisés par le philosophe R. Merton en 1942 (CUDOS):
- Communalisme: les connaissances scientifiques sont libres et publiques (on dirait aujourd'hui que ce sont des biens communs);
- Universalisme: les énoncés scientifiques sont impersonnels et valent pour tous;
- Désintéressement, et les valeurs, proches, de neutralité et d'honnêteté;
- Scepticisme organisé: les jugements ne sont pas admis d'emblée; ils subissent une critique, dont la méthodologie est organisée, instititutionnalisée.
Même si quelques personnalités charismatique font régulièrement exception, la science moderne n'admet en principe pas l'autorité personnelle mais seulement l'autorité conférée par la reconnaissance par les pairs. On est scientifique ou expert d'abord parce qu'on est reconnu comme tel par ses pairs. Par ailleurs, les débats de contenu ne se fondent, normalement, que sur l'expérience et le débat rationnel. Toute question relative au contenu de la science est tranchée, en dernier ressort, par un recours à l'expérience. Ultimement, même les questions de vocabulaire ou de définition se résolvent au constat de leur fécondité. En résumé, le modèle politique de la science est celui d'une autorité rationnelle, expérimentale, commune, universelle, désintéressée et rationaliste.
Quel est, en regard, le modèle politique de Wikipedia?
Il est, comme dans la plupart des associations, celui de la démocratie participative. Comme le terme est à la mode, donc galvaudé, précisons donc: la démocratie participative est le fait de laisser les décisions à ceux qui s'investissent personnellement, à ceux qui participent, par opposition à la démocratie représentative, qui laisse les décisions aux élus, ou à la démocratie directe, qui conserve toutes les décisions aux citoyens. La démocratie participative c'est donc céder le pouvoir à ceux qui font. Le terme «démocratie» n'est pas tout à fait une illusion dans la mesure où la possibilité de participer n'est barrée à personne. Dans un contexte de recul de la république où la confiance en les élus décroît, à tort ou à raison, et où la participation des citoyens à la chose publique s'effiloche sous les effets de l'individualisme, je crois même qu'il peut s'agir d'une avancée de la démocratie. Je suis, en revanche, extrêmement réservé sur la possibilité d'étendre ce modèle au-delà de quelques domaines bien précis, sauf à tomber dans l'idéologie anarcho-libéraliste. En particulier, celui-ci ne peut s'appliquer au domaine du savoir, par essence exclus du registre de l'opinion individuelle.
En réponse à une polémique sur un article qui présentait L. Seigenthaler, ancien assistant de Robert Kennedy, comme «soupçonné d'avoir été directement impliqué dans les assassinats de John et Bobby Kennedy même si rien n'a jamais été prouvé», J. Wales, fondateur de Wikipedia annonçait la mise en place d'une notation des articles. Ceci induirait un déplacement, en principe, de la démocratie participative vers une démocratie délibérative/directe mais ne change rien au fond, selon moi, puisque nous resterions fort éloignés d'une notion de validation scientifique.
Propositions
Que faire? Et, en particulier, que faire dans le domaine de l'éducation à la recherche d'information?
Les moteurs de recherche sur le web déterminent le rang d'une réponse à une requête par la combinaison de trois critères:
- la pertinence: le contenu de la référence concorde-t-il avec la requête?
- le pagerank: niveau de notoriété, calculé sur la base d'un cumul de la notoriété des liens afférents,
- le trustrank: niveau de confiance, de crédibilité de l'éditeur de la page.
Les deux premiers points sont relativement objectifs et, en tout cas, s'améliorent considérablement avec le temps. Le dernier point, en revanche, est éminemment subjectif: il s'agit d'un choix éditorial de l'auteur du moteur. Or, celui-ci ne cherche généralement pas à estimer l'autorité scientifique d'une source, il cherche, bien au contraire à maximiser son efficience, c'est à dire mettre dans les premières réponses ce que lecteur attend et non ce qu'il estime qu'il devrait attendre. Comme pour Wikipedia, il ne faut pas attendre des moteurs plus que ce qu'ils peuvent, structurellement, offrir.
Nombre d'enseignants répondront à cette question qu'il faut éduquer à Wikipedia. Le modèle éditorial et politique de Wikipedia est, à quelques garde-fous près, le même que celui du web, il faut donc effectivement former à son usage, c'est à dire former à l'utilisation d'une source parfois très fiable mais parfois, à quelques lignes de distance, fantaisiste. Qu'est-ce que cette éducation? C'est une éducation au support, pour que les élèves connaissent son fonctionnement et ses pièges. C'est également une éducation de l'usage de l'esprit critique, ce qui est, déjà, beaucoup plus ardu. La grande difficulté est que cette éducation doit également être une instruction des contenus, car seule la connaissance d'un domaine permet de déceler erreurs et falsifications.
Faut-il le reprocher à Wikipedia? Je ne le crois pas: ce serait se méprendre sur ce qu'un tel outil peut offrir. Il n'est pas rare que la presse, elle aussi, colporte des informations tendancieuses ou délibérément falsifiée. Si l'on inclue à cela les médias de divertissement, c'est même la grande majorité des informations véhiculées. Je reprocherais, tout au plus, un nom qui suscite des attentes de crédibilité qu'elle ne peut offrir: une encyclopédie, comme un dictionnaire, est, par nature, une source de première référence qui doit donc, impérativement, faire autorité.
C'est pourquoi il nous faut utiliser d'autres outils. Aujourd'hui, les enseignants et documentalistes n'ont pas à interdire Wikipedia mais, en revanche bien indiquer qu'il ne s'agit pas d'une source autorisé et ne peut donc être citée comme telle. Nous devons, en particulier, renvoyer les élèves vers des ressources traditionnelles autorisées, généralement sur papier.
Pour ce qui me concerne, cela ne suffit plus: il nous faut de nouveaux outils. Comme dans le domaine du logiciel libre, quand se présentent des divergences majeures de choix éditoriaux ou politiques, de nouveaux projets, complémentaires de Wikipedia.
Aujourd'hui, deux nouveaux projets débutent.
Dans le monde anglophone Citizendium s'appuie sur un gentle expert oversight
.
Dans le monde francophone, je monte avec quelques collègues le projet Edupedia, qui veut, lui, s'appuyer sur une contribution issue principalement des enseignants et chercheurs. Il s'agit, dans les deux cas de réconcilier la libre contribution participative avec la rigueur et l'autorité académique.
Salut à Richard, Ioana et Ioannis pour l'échange qui a conduit à ce billet.
Notes
[1] Pour plus de détails, cf. mon cours sur les services d'Internet.
[2] Sur Nupedia et le lancement de Wikipedia, on pourra consulter Nupedia sur Archive.org
[3] Cf. «Wikipedia», Wikipedia, cons. le 2/4/7. Ces chiffres semblent fiables (vérifié par sondage).
[4] Cf. D. Schneidermann, «Wikipédia, ses espoirs, ses menaces», Libération, 14 oct. 2005.
[5] Cf. «Wikipedia et Shimabara», Le blog de l'histoire, 26 fév. 2007.
[6] On lit assez souvent qu'une étude de Nature datant de 2005 donne un niveau d'exactitude comparable à Wikipedia et à l' Encyclopaedia Britanica. C'est une interprétation outrée des résultats de l'étude. Nous n'en parlerons pas ici: un billet entier ne serait pas de trop à ce sujet.
[7] R. Stallman, pape du «logiciel libre», a fondé la Free software foundation, cf. «Qui est Richard Stallman? Qu'est-ce que GNU?» sur le site de l'APRIL.
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